« MATTMARK 1965 "88 MORTS, ZÉRO COUPABLE : LE SCANDALE QUI A PRIS 60 ANS"» LE SUNDAY BRIEF - Épisode 11 Durée: 16 minutes

Le 30 août 1965, à 17h15, deux millions de mètres cubes de glace s'effondrent sur un chantier suisse. 88 ouvriers meurent en moins de 30 secondes. Personne ne sera jamais condamné.

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RÉSUMÉ

Le 30 août 1965, à 17h15, deux millions de mètres cubes de glace s'effondrent sur les baraquements du chantier de Mattmark, en Valais. En moins de 30 secondes, 88 ouvriers — majoritairement des saisonniers italiens — perdent la vie. C'est la pire catastrophe sur un lieu de travail de l'histoire suisse moderne. Malgré des avertissements ignorés depuis des décennies, les 17 accusés seront acquittés. Les familles des victimes devront même payer 50% des frais de justice. Il faudra attendre août 2025 — 60 ans jour pour jour — pour que le Canton du Valais présente enfin des excuses officielles.

ÉPISODE COMPLET

« MATTMARK 1965 "88 MORTS, ZÉRO COUPABLE : LE SCANDALE QUI A PRIS 60 ANS"»

Une catastrophe annoncée

Le barrage de Mattmark, dans la vallée de Saas en Valais, devait être une prouesse technique. Le plus grand barrage en remblai de terre d'Europe : 120 mètres de haut, 780 mètres de long. Un symbole de la Suisse d'après-guerre, qui misait sur l'hydroélectricité pour compenser son absence de ressources minières.

Mais sous ce projet titanesque se cachait une réalité que peu de Suisses connaissent aujourd'hui.

Pour construire ce barrage, la Suisse avait besoin de main-d'œuvre. Beaucoup de main-d'œuvre. Des milliers d'ouvriers saisonniers, principalement italiens, travaillaient à 2 100 mètres d'altitude, par des températures descendant jusqu'à moins trente degrés, cinquante-neuf heures par semaine, dimanches et jours fériés compris.

Et ils vivaient dans des baraquements installés juste sous un glacier que les ingénieurs savaient instable depuis des décennies.


Un glacier avec une longue histoire

Le glacier de l'Allalin n'était pas un inconnu. Pendant le Petit Âge glaciaire, il descendait jusqu'au fond de la vallée, bloquant les eaux et formant un lac glaciaire. Entre 1589 et 1850, les archives rapportent vingt-six débâcles majeures. Au XVIIe siècle, le danger était tel que des populations entières avaient dû quitter la vallée.

En 1926, une galerie d'évacuation des eaux avait été construite pour résoudre le problème des inondations. Mais cette solution avait créé un nouveau danger : le glacier, privé de son soutien naturel au fond de la vallée, s'arrêtait désormais dans une pente abrupte. Sa stabilité avait considérablement diminué.

C'est précisément sous ce glacier instable que les autorités avaient décidé de placer les baraquements des ouvriers. La raison ? Économique. Minimiser le temps de déplacement entre les dortoirs et le chantier.


Les avertissements ignorés

Les signes avant-coureurs ne manquaient pas :

  • Années 1920 : Des ingénieurs signalent l'instabilité du glacier
  • 1949 : Une avalanche fait une dizaine de morts dans la région
  • 1964 : Une avalanche emporte des baraques du chantier et tue deux ouvriers
  • 1960-1967 : Quatorze autres ouvriers meurent dans divers accidents

Après l'accident de 1964, la SUVA (Caisse nationale suisse d'assurance) note dans ses archives que cela « n'avait pas fait bouger les choses ».

Un plan d'urgence existait bien, mais il ne concernait que la voie d'accès au chantier. Pas les baraquements où dormaient les ouvriers.


30 août 1965, 17h15

Ce lundi-là, les éboulements étaient plus fréquents que d'habitude. Les ouvriers avaient même construit un petit barrage de fortune. Pour protéger les machines.

Ilario Bagnariol, conducteur de bulldozer de 23 ans, se souvient :

« Avec le bruit de mon bulldozer, je n'entendais rien. Mon chef m'a averti en me lançant un caillou. Je me suis retourné, tout s'est effondré d'un coup et il y a eu un énorme souffle. La coulée est passée à sept mètres de moi et s'est écrasée sur les baraquements. Tout le monde a été emporté. »

En moins de trente secondes, deux millions de mètres cubes de glace et de rochers avaient enseveli le camp. L'équivalent de cinq mille maisons familiales.

Le bilan : 88 morts. 56 Italiens, 23 Suisses, 4 Espagnols, 2 Allemands, 2 Autrichiens, 1 apatride. Le plus jeune avait 17 ans. Le plus âgé, 70 ans. 79 enfants perdaient un parent ce jour-là.

Si l'effondrement avait eu lieu 30 minutes plus tard, jusqu'à 700 ouvriers auraient pu se trouver dans les baraquements.


Un procès, zéro condamnation

Dès le lendemain, le Conseiller fédéral Roger Bonvin qualifie l'événement de « catastrophe naturelle imprévisible ».

Ce que Bonvin ne dit pas : il avait lui-même travaillé comme ingénieur pour Elektro-Watt AG dans les phases initiales du projet.

L'enquête dure sept ans. Dix-sept personnes sont inculpées d'homicide par négligence : hauts fonctionnaires, ingénieurs, entrepreneurs, un professeur en glaciologie, des collaborateurs de la SUVA.

En février 1972, le verdict tombe : acquittement général. Le tribunal conclut que « l'effondrement du glacier n'était pas prévisible ».

Thomas Burgener, fils du juge Paul-Eugen Burgener et lui-même futur conseiller d'État valaisan, témoigne :

« Mon père n'a jamais accepté ce verdict et après le procès, il n'a plus été le même homme. Il estimait qu'une grande injustice avait été commise. »

Il mentionne aussi que le tribunal était soumis à de « fortes pressions politiques ».

L'appel confirme l'acquittement. Et les familles des victimes, parties civiles, sont condamnées à payer 50% des frais de justice.


60 ans pour des excuses

Il faut attendre 1985 — vingt ans après le drame — pour qu'une première plaque officielle soit érigée sur les lieux.

Il faut attendre le 30 août 2025 — soixante ans jour pour jour — pour que le Canton du Valais présente des excuses officielles.

Ce jour-là, Mathias Reynard, Président du Conseil d'État valaisan, déclare :

« La gestion de ce drame fut désastreuse. Et c'est bien le Canton du Valais — et non la Confédération — qui en porte la responsabilité. Nous reconnaissons votre souffrance, nous reconnaissons nos erreurs, et nous affirmons que votre mémoire est aussi la nôtre. »

C'est la première fois en soixante ans qu'un représentant officiel reconnaît des « erreurs » et pas seulement une « catastrophe naturelle ».


Et aujourd'hui ?

Les conditions sur les chantiers suisses ont considérablement changé depuis 1965. La loi fédérale sur les accidents professionnels de 1984, influencée selon les syndicats par le drame de Mattmark, a établi des normes strictes.

Mais le danger n'a pas disparu. En 2014, 23 personnes sont encore mortes sur des chantiers suisses. Et en mai 2025, quelques mois avant la commémoration de Mattmark, un effondrement de glacier à Blatten — toujours en Valais — a rappelé que les montagnes restent dangereuses.

Aujourd'hui, on peut visiter le barrage de Mattmark. Il y a un restaurant avec vue sur le lac. Un mémorial discret. Et une question qui reste ouverte : comment s'assurer que ceux qui construisent nos infrastructures ne paient pas le prix de notre confort ?

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