« LE TUNNEL DU SIMPLON L'Enfer sous les Alpes : Quand la Montagne a Failli Gagner» LE SUNDAY BRIEF - Épisode 10 Durée: 11 minutes

56°C sous les Alpes. 106 morts. 49'000 litres d'eau/minute. Le Simplon a été le plus long tunnel du monde pendant 76 ans. Mais son vrai secret : l'armée suisse déployée contre ses propres ouvriers en 1901.

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SIMPLON
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RÉSUMÉ

Le Tunnel du Simplon : une leçon d'innovation... et d'humanité.

En 1898, l'ingénieur Alfred Brandt a fait un pari fou : percer 20 km sous les Alpes à une profondeur où la roche atteint 56°C.

Son innovation — le forage rotatif hydraulique et le système de double tunnel parallèle — est devenue le standard mondial. Le tunnel sous la Manche l'utilise encore aujourd'hui.

Mais cette histoire de génie cache aussi une tragédie : 106 morts, des grèves réprimées par l'armée, et un ingénieur mort d'épuisement à 53 ans avant de voir son œuvre achevée.

Le Simplon nous rappelle que chaque grande infrastructure a un coût humain. Et que l'innovation naît souvent de la nécessité de protéger ceux qui construisent.

ÉPISODE COMPLET

56 degrés Celsius

C'est la température de la roche quand les mineurs ont atteint le cœur du Monte Leone. Pas la température de l'air — la température de la pierre elle-même, qui irradiait une chaleur insupportable dans les galeries étroites du tunnel.

Les géologues avaient prédit 42°C. Ils s'étaient trompés de quatorze degrés. Une erreur qui allait transformer le chantier du Simplon en l'un des plus brutaux de l'histoire de l'ingénierie.

Pendant septante-six ans — de 1906 à 1982 — le Tunnel du Simplon a détenu le record du tunnel ferroviaire le plus long du monde : 19'803 mètres sous les Alpes suisses, reliant Brigue dans le Valais à Iselle en Italie.

Mais derrière ce record se cache une histoire que la Suisse préfère oublier.


Le pari impossible

Pour comprendre pourquoi des hommes ont accepté de descendre dans cet enfer, il faut remonter au 25 novembre 1895. Ce jour-là, la Suisse et l'Italie signent un traité d'État — pas un simple accord commercial — pour percer les Alpes d'une manière jamais tentée auparavant.

À l'époque, la Suisse possède déjà le tunnel du Gothard, inauguré en 1882. Mais le Gothard est ce qu'on appelle un "tunnel de faîte" : les trains doivent grimper à 1'151 mètres d'altitude pour atteindre ses portails. Cela signifie des pentes raides, des locomotives de renfort, et des tonnes de charbon brûlées pour chaque convoi.

Le Simplon propose quelque chose de radical : un "tunnel de base". Au lieu de monter vers la montagne, on passe dessous. Le point culminant du tunnel : 705 mètres seulement. Quatre cent cinquante mètres plus bas que le Gothard.

Sur le papier, c'est révolutionnaire. Des pentes douces, des trains plus lourds, un transit plus rapide entre Rotterdam et Gênes.

Mais pour passer si bas, le tunnel doit traverser le massif du Monte Leone avec 2'150 mètres de roche au-dessus des têtes. Aucun puits de ventilation possible. Et une chaleur géothermique que personne n'avait jamais affrontée.


Le génie de Brandt

Le contrat est confié à une entreprise allemande de Hambourg : Brandt & Brandau. À sa tête, un ingénieur visionnaire de cinquante-deux ans : Alfred Brandt.

Brandt avait étudié le désastre du Gothard. Près de deux cents ouvriers y étaient morts. Une épidémie d'anquilostomiasis — l'anémie des mineurs, causée par des parasites qui prospéraient dans la boue chaude — avait décimé les équipes. Il refuse de répéter cette catastrophe.

Sa première innovation est technique. Au Gothard, on utilisait des foreuses pneumatiques dont la poussière de silice détruisait les poumons. Brandt invente le forage rotatif hydraulique : une mèche creuse en acier qui tourne lentement sous une pression de 120 atmosphères. L'eau traverse le centre de la mèche, refroidit l'outil et évacue instantanément la poussière.

Sa deuxième innovation est architecturale. Brandt comprend qu'un seul tunnel de vingt kilomètres à cette profondeur serait un cercueil. La chaleur stagnerait. L'air deviendrait irrespirable.

Sa solution : deux tunnels parallèles reliés par des galeries transversales tous les deux cents mètres. L'air frais entre par une galerie, traverse les passages, et ressort par l'autre. Un poumon artificiel sous la montagne.

Cette méthode — le "système Simplon" — deviendra le standard mondial. Le tunnel sous la Manche l'utilise. Le nouveau Gothard de 2016 aussi. Brandt l'a inventé en 1898.


La Grande Source

Les travaux commencent en novembre 1898. Plus de trois mille ouvriers — majoritairement italiens — s'installent dans un village construit pour eux à Naters.

Puis les équipes atteignent la zone profonde. Les thermomètres montent : 42°C, 45°C, 50°C, 54°C, 56°C. À cette température, la roche elle-même devient une source de chaleur rayonnante.

Les ingénieurs réagissent en acheminant de l'eau glacée depuis les torrents de montagne. Dans les moments critiques, on pousse des wagons remplis de glace jusqu'aux équipes de pointe. Les mineurs travaillent entre des blocs de glace qui fondent pendant qu'ils creusent.

Et puis arrive l'automne 1901.

Une zone de faille dans le calcaire du versant italien. L'eau souterraine sous pression explose dans la galerie. Quarante-neuf mille litres par minute au pic de la crise. L'eau est à 4°C. L'air est à 54°C. Le choc thermique est insoutenable.

Les ingénieurs installent des portes de fer massives pour transformer une partie du tunnel en barrage souterrain. Le travail côté sud s'arrête pendant des mois.


Le prix humain

Voici le chapitre que l'histoire officielle préfère oublier.

67 morts par accidents directs : éboulements, explosions de dynamite, accidents de machines. Mais les sources italiennes parlent de 106 morts au total — en incluant ceux qui sont décédés des suites de maladies contractées dans le tunnel.

C'est moins que le Gothard (près de 200 morts), grâce aux mesures sanitaires de Brandt : latrines obligatoires dans le tunnel, douches aux portails, salles de séchage où les vêtements étaient suspendus au plafond chauffé pour tuer les larves parasites. Il n'y a pas eu d'épidémie majeure d'anquilostomiasis au Simplon.

Mais il y a eu autre chose.

En 1901, une grève éclate. Les ouvriers italiens travaillent dans des conditions inhumaines pour des salaires médiocres. La situation dégénère suffisamment pour que le gouvernement suisse déploie l'armée. L'armée suisse contre des ouvriers immigrés, pour protéger un chantier stratégique.

Ce n'est pas le récit héroïque qu'on raconte habituellement.

Alfred Brandt lui-même n'a jamais vu son tunnel achevé. Le 29 novembre 1899 — à peine un an après le début des travaux — il meurt à Brigue, à cinquante-trois ans. Les biographies modernes sont claires : il est mort d'épuisement, travaillant presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre.


202 millimètres

Le 24 février 1905, à sept heures vingt du matin, la dernière charge de dynamite explose. Les équipes suisses et italiennes se rencontrent dans les profondeurs du Monte Leone.

Deux équipes ont creusé depuis des points séparés de vingt kilomètres, sans aucune possibilité de vérifier leur position par des puits verticaux. Ils ont calculé leur trajectoire uniquement par triangulation depuis les sommets alpins.

L'erreur horizontale : 202 millimètres. L'erreur verticale : 87 millimètres.

Moins d'un quart de mètre de décalage sur vingt kilomètres. Sans GPS. Sans laser. Juste des théodolites, du papier et des mathématiques.


L'espion de 1945

Quarante ans plus tard, le tunnel fait face à une nouvelle menace.

Le 19 mars 1945, Hitler ordonne la politique de la terre brûlée. Le portail sud du Simplon, près de Varzo, est sur la liste des infrastructures à détruire.

Une unité de la Wehrmacht — une trentaine de soldats autrichiens — achemine 400 tonnes d'obus navals obsolètes encore chargés d'explosifs.

Mais les services de renseignement suisses surveillent. Un agent de trente ans, Peter Bammatter, est sur place. Officiellement douanier, il coordonne en réalité avec les partisans italiens.

Bammatter approche les soldats allemands avec des "arguments" : cigarettes, vin, nourriture achetés au marché noir. Il tente de les convaincre de la futilité de détruire le tunnel alors que la guerre est perdue. Le personnel CFF sabote discrètement le matériel allemand.

Le 22 avril 1945, à quatre heures trente du matin, les partisans passent à l'action. Les sentinelles désertent. Les explosifs sont incendiés à l'air libre.

Le tunnel est sauf. Zéro victime.


L'héritage

Aujourd'hui, plus de 250 trains traversent le Simplon chaque jour. Les CFF rénovent actuellement le tube Est — celui de 1905 — pour 55 millions de francs.

Le tunnel n'est plus le plus long du monde depuis 1982. Le Gothard de base l'a dépassé en 2016. Mais le Simplon reste un pionnier : premier tunnel de base, premier à vaincre la chaleur profonde de la Terre, premier à prouver qu'on pouvait traverser les Alpes par leurs fondations.

Et première preuve — tragique mais réelle — qu'une main-d'œuvre en bonne santé est plus productive. Les mesures sanitaires de Brandt ont inspiré tous les mégaprojets ultérieurs.

La prochaine fois que vous prenez le train entre Brigue et Domodossola, souvenez-vous. Vingt minutes de trajet. Vingt kilomètres de tunnel. Deux mille mètres de roche. Cinquante-six degrés.

Et les fantômes de cent six hommes qui n'ont jamais vu la lumière à l'autre bout.


Sources

  • Dictionnaire historique de la Suisse (hls-dhs-dss.ch)
  • Blog du Musée National Suisse — "Showdown at the Simplon in 1945"
  • CFF/SBB — Ligne du Simplon
  • Britannica — Simplon Tunnel / Alfred Brandt
  • Alptransit Portal
  • VisitOssola
  • Oxford Academic / ICOH — Médecine occupationnelle

LE SUNDAY BRIEF Ⓒ SWISS CULTURE DIGEST

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