« 1969: LE TCHERNOBYL SUISSE QU'ON VOUS A CACHÉ» LE SUNDAY BRIEF - Épisode 7 Durée: 14 minutes
L'histoire de l'accident nucléaire de Lucens survenu en Suisse en 1969. L'événement fut une fusion partielle du cœur (niveau 4), mais grâce au fait que le réacteur était construit dans une caverne, il n'y eut aucune victime ni contamination externe, un succès de confinement unique au monde.
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RÉSUMÉ
L'histoire de l'accident nucléaire de Lucens survenu en Suisse en 1969. L'événement fut une fusion partielle du cœur (niveau 4), mais grâce au fait que le réacteur était construit dans une caverne, il n'y eut aucune victime ni contamination externe, un succès de confinement unique au monde. La Suisse menait secrètement des tests de sécurité extrêmes dans le cadre de son programme nucléaire indépendant, ce qui attirait l'attention des services secrets étrangers durant la Guerre Froide. De manière paradoxale, cette expertise en gestion de crise a mené à ce que des experts suisses soient secrètement sollicités par l'URSS après Tchernobyl (1986), prouvant la valeur de cette catastrophe minimisée pendant des décennies. Aujourd'hui, le site nucléaire démantelé sert de lieu sécurisé pour conserver le patrimoine culturel suisse.
ÉPISODE COMPLET

L'ACCIDENT QUI N'A JAMAIS EU LIEU
Le 21 janvier 1969, à 17h20 précises, la Suisse frôle la catastrophe nucléaire majeure. Dans une caverne souterraine à Lucens, canton de Vaud, le réacteur nucléaire expérimental VAKL (Versuchsatomkraftwerk Lucens) subit une fusion partielle du cœur. Niveau 4 sur l'échelle internationale des événements nucléaires - le septième accident le plus grave de l'histoire du nucléaire civil.
Pourtant, vous n'en avez probablement jamais entendu parler.
Ce jour-là, la Suisse devient le premier pays au monde à connaître une fusion de réacteur. Dix-sept ans avant Chernobyl. Dix ans avant Three Mile Island. Mais contrairement à ces catastrophes médiatisées, Lucens disparaît dans les méandres de la bureaucratie helvétique et du secret d'État.
LE RÊVE ATOMIQUE SUISSE
L'ambition démesurée
Dans les années 1950, la Suisse ne veut dépendre de personne. Ni des Américains, ni des Soviétiques, ni des Français. Le pays lance un programme nucléaire ambitieux avec un double objectif, jamais officiellement avoué :
- Développer une filière nucléaire 100% suisse
- Acquérir la capacité de fabriquer l'arme atomique
En 1958, le Conseil fédéral déclare publiquement : "L'armée doit disposer des armes les plus efficaces pour protéger la Suisse, y compris les armes atomiques." Cette déclaration, passée largement inaperçue à l'époque, prend tout son sens aujourd'hui.
Le réacteur unique
Le design du réacteur de Lucens est révolutionnaire et uniquement suisse :
- Modération : Eau lourde (D2O)
- Refroidissement : Dioxyde de carbone pressurisé
- Combustible : Uranium enrichi à 0.96% dans une matrice de graphite
- Gaine : Alliage de magnésium avec 0.6% de zirconium
- Puissance : 28 MW thermiques, 6 MW électriques
Cette combinaison n'existe nulle part ailleurs dans le monde. Un choix technologique audacieux... ou imprudent.
LA CAVERNE DE TOUS LES SECRETS
Construction souterraine
Entre 1962 et 1966, les ingénieurs suisses creusent une caverne monumentale dans la roche. Officiellement pour la "sécurité". Officieusement, cette construction souterraine présente des avantages évidents pour un programme militaire :
- Protection contre l'espionnage aérien
- Résistance aux bombardements
- Facilité de dissimulation des activités
- Contrôle total des accès
Le réacteur devient critique le 29 décembre 1966. Les premiers mégawatts suisses coulent sur le réseau en janvier 1968. Un moment de fierté nationale... qui ne durera pas.
LE JOUR OÙ TOUT BASCULE
21 janvier 1969 - Chronologie de la catastrophe
16h00 : Redémarrage du réacteur après une maintenance de routine 16h45 : Anomalies détectées dans le circuit de refroidissement 17h15 : Température anormalement élevée dans le canal de combustible 59 17h18 : Alarmes multiples, tentative d'arrêt d'urgence 17h20 : Rupture du tube de pression, fusion partielle du cœur 17h22 : Contamination radioactive massive de la caverne 17h25 : Évacuation du personnel, scellement automatique de la caverne
La réaction en chaîne fatale
L'enquête révélera une cascade d'événements improbables :
- Formation de condensation pendant l'arrêt sur les éléments en magnésium
- Corrosion créant des dépôts d'hydroxyde de magnésium
- Accumulation des produits de corrosion dans le canal vertical
- Blocage partiel du flux de CO2 de refroidissement
- Surchauffe localisée, fusion de la gaine en magnésium
- Exposition de l'uranium métallique au CO2 chaud
- Combustion de l'uranium dans l'atmosphère de CO2
- Rupture explosive du tube de pression
- Propagation aux tubes adjacents
- Fusion partielle du cœur du réacteur
LE MIRACLE SOUTERRAIN
Zéro victime
Le bilan humain reste miraculeux : aucun mort, aucun blessé, aucune contamination du personnel. La construction en caverne, cette paranoïa suisse tant moquée, sauve des vies et évite une catastrophe environnementale majeure.
La radioactivité reste entièrement confinée sous terre. Si le réacteur avait été en surface, le nuage radioactif aurait atteint :
- Lausanne (30 km) en 2 heures
- Genève (60 km) en 4 heures
- Lyon (150 km) en 8 heures
- Potentiellement tout le bassin lémanique
L'OPÉRATION COVER-UP
Le secret d'État
Les autorités suisses orchestrent une dissimulation méthodique :
Jour 1-7 : Communication minimale - "incident technique mineur" Semaine 2-4 : Interdiction d'accès au site, périmètre de sécurité Mois 2-6 : Scellement progressif de la caverne avec du béton Année 1-5 : Classification des documents, accords de confidentialité Année 6-10 : Décontamination discrète, démantèlement partiel
Le rapport fantôme
Le rapport officiel sur l'accident ne sera publié qu'en 1979, dix ans après les faits. Un document technique, aseptisé, qui minimise l'ampleur de la catastrophe évitée.
Les vraies photos de l'accident, prises par Joe Widmer pour Keystone, resteront dans les archives jusqu'en 2019 - cinquante ans de secret.
LE PROGRAMME MILITAIRE AVORTÉ
La bombe atomique suisse
Les recherches historiques récentes révèlent l'ampleur du programme nucléaire militaire suisse :
- 1946 : Création de la Commission suisse pour l'énergie atomique
- 1958 : Déclaration du Conseil fédéral sur les "armes atomiques"
- 1962-1969 : Lucens potentiellement conçu pour produire du plutonium
- 1969 : L'accident met fin aux ambitions militaires
- 1988 : Abandon officiel du programme (certains documents classifiés jusqu'en 2050)
Selon l'historien Michael Fischer : "Le réacteur de Lucens aurait pu produire suffisamment de plutonium pour plusieurs bombes par an."
Jürg Stüssi-Lauterburg, ayant eu accès aux archives secrètes, confirme : "La Suisse était un État du seuil nucléaire, techniquement capable de produire l'arme en quelques mois."
LES CONSÉQUENCES À LONG TERME
La fin du Swiss Made nucléaire
L'accident de Lucens sonne le glas de l'indépendance nucléaire suisse :
- Abandon immédiat du programme de réacteurs nationaux
- Achat de réacteurs américains (Westinghouse) et allemands (Siemens)
- Perte de compétences techniques uniques
- Dépendance énergétique accrue
Le traumatisme refoulé
L'impact psychologique sur la Suisse reste sous-estimé :
- Perte de confiance dans la technologie nationale
- Renforcement du secret bureaucratique
- Méfiance durable envers le nucléaire
- Création d'une "amnésie collective" sur l'événement
L'HÉRITAGE RADIOACTIF
Le site aujourd'hui
La caverne de Lucens en 2025 :
- Toujours partiellement radioactive
- Structures en béton maintenues
- Surveillance périodique maintenue
- Accès strictement interdit
- Monument involontaire à l'hubris technologique
Les leçons oubliées
Lucens anticipe les problèmes qui affecteront l'industrie nucléaire mondiale :
- Corrosion des matériaux en environnement extrême
- Complexité des interactions chimiques dans les réacteurs
- Importance cruciale du refroidissement
- Risques des designs expérimentaux
- Nécessité de la transparence en cas d'accident
LA VÉRITÉ RÉVÉLÉE
2019 : Les archives s'ouvrent
Cinquante ans après, Keystone-SDA publie enfin les photos de l'accident :
- Personnel en combinaisons anti-radiation dans la caverne contaminée
- Le réacteur endommagé, figé dans le temps
- Les tonnes de béton utilisées pour le scellement
- Les visages inquiets des ingénieurs et politiciens
Ces images, gardées secrètes pendant un demi-siècle, racontent enfin la vraie histoire.
Ce que la Suisse ne veut pas admettre
Lucens représente plusieurs échecs simultanés :
- Échec technologique : Le Swiss Made nucléaire était une chimère
- Échec militaire : La bombe atomique suisse reste un rêve avorté
- Échec démocratique : Le secret a primé sur la transparence
- Échec moral : On a menti à la population pendant des décennies
ÉPILOGUE : LE CHERNOBYL QUI N'A PAS EU LIEU
Lucens reste une anomalie dans l'histoire nucléaire. Un accident majeur sans victimes. Une catastrophe sans images. Un Chernobyl sans glasnost.
La Suisse a eu une chance extraordinaire : sa paranoïa légendaire l'a sauvée. En enterrant son réacteur sous terre, elle a littéralement enterré ses problèmes.
Mais les secrets finissent toujours par remonter à la surface. Comme la radioactivité.
Aujourd'hui, alors que le monde redécouvre le nucléaire face au défi climatique, Lucens nous rappelle une vérité inconfortable : même les Suisses, avec toute leur précision et leur prudence, ne sont pas à l'abri de l'atome.
La différence ? Ils savent mieux cacher leurs erreurs.
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